L’icône antique, partie pour le Louvre en 1683, revient enfin dans sa cité pour une exposition exceptionnelle de cinq mois. « Le Passage de Vénus » du 24 avril au 31 octobre 2026, l’exposition événement au Musée Départemental Arles Antique célèbre ce retour triomphal.
Arles — Voyage Grand Angle Slì-Autrement-Viagem
Le Passage de Vénus
Cinq longues années de préparation ont été nécessaires pour rendre ce prêt possible entre le Musée départemental d’Arles et le Louvre.
Quand on aime, on attend. Ce prêt historique n’est pas seulement un transfert d’œuvre d’art ; c’est un dialogue retrouvé entre deux institutions majeures.
Sous la direction de Romy Wyche, le musée arlésien a dû transformer ses espaces pour accueillir celle qui fut, en 1651, la première grande découverte archéologique du Théâtre antique d’Arles.
À l’époque, son apparition avait bouleversé les érudits, bien avant que Louis XIV n’en fasse un instrument de sa gloire à Versailles. Aujourd’hui, elle revient dans un écrin de béton bleu et de lumière, prouvant que le marbre de l’Hymette n’a rien perdu de son éclat sous le soleil de Provence.
La métamorphose de la « grande païenne »
Tout commence en 1651. Arles, alors sous l’influence des érudits locaux passionnés d’antiquité, entreprend des fouilles au cœur de son Théâtre antique. C’est en creusant pour un puits, près du mur de scène (la scenae frons), que les ouvriers exhument trois fragments de marbre blanc.
La tête est intacte, le buste est là, mais les bras manquent.
À l’époque, c’est un choc culturel. On l’appelle d’abord « la Diane », car elle semble porter un carquois. Mais son identification fera l’objet d’une querelle d’experts avant de devenir, officiellement, la Vénus d’Arles.
Le cadeau « empoisonné » du Roi-Soleil
En 1683, Louis XIV, par l’intermédiaire de ses émissaires, fait comprendre à la cité arlésienne que cette statue serait bien mieux à Versailles. Les échevins d’Arles, pragmatiques mais le cœur serré, acceptent de s’en séparer. En échange : le Roi financera une partie de la construction de l’Hôtel de Ville. Un troc politique qui privera la Provence de son trésor le plus précieux pendant trois siècles.
La « correction » de François Girardon

C’est ici qu’intervient le génie — ou le sacrilège — de François Girardon, le premier sculpteur du Roi.
En recevant la statue à Paris, il juge qu’elle n’est pas assez « royale ». Il va alors opérer une véritable métamorphose :
- Les bras : Il lui ajoute des bras de sa propre invention.
- Les attributs : Il place une pomme (le prix de la beauté) dans sa main droite et un miroir dans la gauche.
- L’anatomie : Il affine le cou et les épaules pour correspondre aux canons de beauté du XVIIe siècle.
Aujourd’hui, l’exposition « Le Passage de Vénus » permet enfin de voir la vérité. Grâce à des moulages de la statue avant les modifications de Girardon, nous découvrons une Aphrodite plus puissante, plus « grecque », loin de la coquetterie baroque imposée par Versailles.
Du Théâtre Antique au Musée Bleu : un voyage dans le temps

Pour comprendre la Vénus d’Arles, il faut marcher dans ses pas, là où elle a régné pendant des siècles. Le Théâtre antique d’Arles, édifié à la fin du Ier siècle av. J.-C. sous le règne d’Auguste, n’était pas qu’un lieu de divertissement. C’était un manifeste politique de pierre et de marbre, unique en son genre : bien que construit par les Romains, son architecture ouverte et son utilisation du relief de la colline de l’Hauture trahissent une forte influence grecque.
Dès les premières fouilles entreprises au XVIIe siècle, le site révèle son immense richesse archéologique. Le sol arlésien rend alors aux érudits des trésors inestimables : outre notre célèbre Aphrodite, on y exhume des pièces majeures comme la Tête d’Arles (parfois appelée Vénus de l’Hauture) ou ce buste impérial figurant Auguste en Apollon, tous deux aujourd’hui gardiens de la mémoire au Musée Bleu.
Cette importance capitale pour l’histoire de l’art ne date pas d’hier. Le monument fut l’un des premiers en France à bénéficier de la protection de l’État, figurant dès 1840 sur la liste originelle des Monuments historiques établie par Prosper Mérimée. Plus d’un siècle plus tard, en 1981, cette reconnaissance est devenue universelle lorsque l’UNESCO l’a inscrit au Patrimoine mondial de l’humanité.
La Vénus y occupait une place de choix dans la scenae frons (le mur de scène), trônant dans l’une des deux niches d’honneur. Aujourd’hui, le visiteur peut encore voir les deux colonnes de marbre (la « veuve » et sa compagne) qui encadraient autrefois la déesse. Mais pour la voir « en chair » de marbre, il faut se rendre à la presqu’île du Cirque-Romain, au Musée Départemental Arles Antique.
Ce bâtiment audacieux, conçu par l’architecte Henri Ciriani, offre un contraste saisissant : le bleu profond de ses murs de verre et de béton dialogue avec la blancheur lunaire du marbre de l’Hymette.

Photo Muriel Anssens – Ville de Nice. © ADAGP, Paris, 2025 – 3 : Vénus Italica (Ball Track). Wim Delvoye
© ADAGP, Paris, 2026
L’Arlésienne : d’un mythe littéraire à une réalité de marbre
Si Paris a jalousement gardé le marbre pendant trois siècles, Arles a cultivé le mythe. Au fil du temps, la statue est devenue bien plus qu’un vestige : elle est l’incarnation de « l’Arlésienne ». Celle que l’on attend, celle dont on parle, celle qui inspire. Comme nous l’évoquions dans notre carnet Arles (II), la langue et la mémoire forment ici le socle de l’identité. La Vénus a littéralement façonné le regard des Provençaux sur leur propre beauté. Le poète Théodore Aubanel, figure de proue du Félibrige aux côtés de Frédéric Mistral, lui a dédié des vers brûlants de passion, voyant en elle la mère de toutes les femmes d’Arles :
« Ô douce Vénus d’Arles, ô fée de jeunesse !
Ta beauté qui rayonne sur toute la Provence fait belles nos filles… »
Aujourd’hui, cette filiation est partout. Elle est dans le port altier des femmes lors de la Fête du Costume, elle est dans le ruban de la coiffe, et elle est même au cœur de la ville, trônant en reproduction sur le rond-point de la place Chabourlet. Ce retour au Musée Bleu n’est pas qu’une exposition, c’est une retrouvaille émotionnelle entre une cité et son icône.
Une icône éternellement moderne : de Warhol à Man Ray
Comment une statue de marbre vieille de deux millénaires fascine-t-elle encore les créateurs d’aujourd’hui ? C’est l’un des paris réussis de l’exposition « Le Passage de Vénus ». En faisant dialoguer le chef-d’œuvre antique avec près de 80 œuvres modernes et contemporaines…
Le parcours prouve que la Vénus d’Arles n’est pas un objet figé dans le passé, mais une source d’inspiration inépuisable. Les rencontres et les dialogues avec des œuvres contemporaines racontent l’intemporalité de la Vénus d’Arles. Bien que privée de ses bras originaux et « corrigée » par Girardon, la Vénus est devenue le prototype de la beauté fragmentée. Pour les surréalistes comme Man Ray ou Salvador Dalí, ce corps incomplet mais parfait était le support idéal de tous les fantasmes et de toutes les déconstructions. On découvre ainsi dans les galeries du Musée Bleu comment Andy Warhol s’est approprié son profil pour le décliner en couleurs pop, ou comment Niki de Saint Phalle a pu s’en inspirer pour ses célèbres Nanas, interrogeant toujours la place du corps féminin dans l’espace public.
Ce dialogue entre les époques souligne une vérité que nous défendons souvent : voyager, c’est aussi naviguer entre les siècles. En contemplant la Vénus entourée de ces signatures modernes, le visiteur appréhende le patrimoine comme une matière vivante : l’énergie qui irrigue le temps.
L’Arlésienne n’est plus l’Absente mais une œuvre très inspirante
Cette exposition est bien plus qu’une simple escale pour un chef-d’œuvre du Louvre. Elle est la preuve que le patrimoine est une matière organique, capable de se régénérer au contact de son territoire d’origine. Pour nous qui parcourons l’Europe à la recherche d’un voyage qui a du sens, ce retour de la Vénus est un symbole fort. Il nous rappelle que les objets ont une âme et qu’ils vibrent différemment lorsqu’ils retrouvent la lumière pour laquelle ils ont été créés.
Ceux qui franchiront les portes du Musée Bleu d’ici octobre 2026 ne verront pas seulement une statue de marbre. Ils verront une identité retrouvée, un dialogue entre la rigueur de l’archéologie et la chaleur de l’émotion provençale. Pour une fois, l’Arlésienne n’est pas celle que l’on attend en vain ; elle est là, debout, immuable et incroyablement moderne.
L’EXPOSITION : Le Passage de Vénus
L’exposition est coproduite par le Musée Départemental Arles Antique (Conseil départemental des Bouches-du-Rhône) et le Musée du Louvre, avec le soutien du Ministère de la Culture lui accordant le label « Exposition d’intérêt national ».
- Pragmatisme & Environnement :
La scénographie est signée Nathalie Crinière. Près de quatre-vingts œuvres majeures l’entourent, présentées dans un parcours pensé pour minimiser l’empreinte matérielle. Le commissariat est confié à Romy Wyche, Ludovic Laugier et Jean de Loisy, dont le regard croisé entre archéologie et création contemporaine signe l’ambition de ce rendez-vous. - Prêteurs prestigieux : Ce parcours d’exception bénéficie de prêts majeurs du Musée Rodin, du Mobilier National, du Carré d’Art de Nîmes, du Musée Cantini de Marseille ou encore de l’Altes Museum de Berlin.
- Accessibilité :
Un parcours pensé pour tous : les textes sont disponibles en FALC (Facile à Lire et à Comprendre), l’application Wivisites propose la visite en 11 langues, et l’exposition est entièrement accessible en fauteuil roulant. - La déambulation autour de Vénus :
Le parcours se déroule en trois actes. Au rez-de-chaussée : Le triomphe de Vénus. Dans les collections permanentes : Les métamorphoses de Vénus. Au premier étage : Moi, la Vénus d’Arles (dispositifs tactiles et interactifs). Seize artistes contemporains interrogent également la déesse : Niki de Saint Phalle, ORLAN, Annette Messager… - Et si vous choisissiez de faire Autrementla visite ?
La soirée d’ouverture a eu lieu le vendredi 24 avril (18h-21h) — « Si Vénus m’était contée ».
Des visites guidées sont proposées tous les dimanches. La programmation est dense : concerts, Nuit des musées (23 mai), Escape game en août.
Un été arlésien comme aucun autre
Et ce retour de Vénus ne sera pas seul à illuminer l’été arlésien. La 57e édition des Rencontres d’Arles se tient du 6 juillet au 4 octobre 2026.
Ce double rendez-vous — Vénus antique et photographie contemporaine — fera de la ville un carrefour rare entre l’Antiquité et la création d’aujourd’hui.
Deux façons de voyager « Slì-Autrement-Viagem« à Arles cette année.Arles est un palimpseste. Les fondations romaines soutiennent encore les murs médiévaux qui accueillent l’art d’aujourd’hui. La Vénus d’Arles en est la preuve vivante. Elle articule notre approche : la rencontre, l’ancrage territorial, l’authenticité des regards croisés. Rendre visite à la Vénus à Arles cet été, c’est regarder l’histoire de l’art, la politique royale et la mémoire provençale.
Soyez sûr d’une chose et je vous le promets : Le Passage de Vénus ne vous laissera pas de marbre…
Informations Pratiques de l’Exposition
- Mobilité douce : Bus ligne 1 ou Vélo-taxi.
- Lieu : Musée Départemental Arles Antique (Musée Bleu) — Presqu’île du Cirque-Romain, 13200 Arles.
Suivre l’actualité du musée départemental Arles antique sur Facebook et Instagram - Dates : 24 avril – 31 octobre 2026.
- Horaires : Tous les jours 9h30–18h (fermé le mardi).
- Tarifs : Plein 8€ / Réduit 5€ / Gratuit -18 ans, étudiants, journalistes. Gratuit : 1er dimanche du mois.
- Ateliers Jeunesse : Tous les mercredis du 29/04/2026 au 28/10/2026 (14h00 – 16h00).
- Application : Wivisites (parcours en 10 langues).
La série Arles — Voyage Grand Angle Slì-Autrement-Viagem
→ Arles autrement (I) : La ville, ses arènes, son âme
→ Arles autrement (II) : Mistral, Félibrige et Museon Arlaten
→ Arles autrement (III) : Passage de Vénus : L’exposition : Vous êtes ici
→ Arles autrement (IV) : Préparez-vous à changer d’époque : nous avons rendez-vous avec l’acier et l’audace de la Tour LUMA (à paraître).