António Lobo Antunes

Quelques uns des livres d'Antonio Lobo Antunes - Éditions Bourgois en français

Bonsoir les Choses d’en bas…


António Lobo Antunes : 1er septembre 1942, Lisbonne –  5 mars 2026, Lisbonne
Il y a des coïncidences que seule la littérature peut produire. António Lobo Antunes avait intitulé l’un de ses romans « Bonsoir les choses d’ici-bas ». Ce 5 mars 2026, sans l’avoir cherché, il a dit lui-même bonsoir. Irish Club s’incline devant l’un des plus grands écrivains du monde lusophone — avec l’humilité de l’étranger qui admire, et la tristesse sincère de ceux qui aiment la littérature.

Un homme fait de contradictions et de rigueur

Né le 1er septembre 1942 à Lisbonne, dans le quartier de Benfica, António Lobo Antunes est issu de la grande bourgeoisie portugaise. Son père, neuropathologue réputé travaillant en Allemagne, lui lit à chacun de ses retours, Flaubert en français. À 4 ans, victime de la tuberculose qui le cloue au lit pendant trois ans, il apprend à lire.
La maladie, la littérature et la médecine seront les compagnons de toute sa vie.
Pétri de contradictions, il se décrivait lui-même comme un homme « tendre et affectueux », mais aussi « introverti et plein de doutes ». Et il ajoutait, avec cette ironie tranquille qui caractérisait sa prose :
« Il ne m’est pas facile de vivre avec moi-même. C’est comme si j’étais toujours en guerre civile*.»
Peut-être est-ce précisément cette guerre intérieure qui a nourri une œuvre de plus de trente romans — une œuvre où la douleur, la mémoire et l’humour noir coexistent dans chaque page.

Angola : la blessure fondatrice

Comme de nombreux jeunes Portugais de sa génération, António Lobo Antunes est mobilisé au début des années 1970. Entre 1971 et 1973, il sert en Angola comme médecin militaire — médecin, sauveur des corps, il y perd une partie de son âme. Une guerre dont il ne reviendra jamais totalement, malgré le retour physique à Lisbonne. La lecture et l’écriture lui servent d’échappatoire à peine suffisant face à ce qu’il traverse au quotidien.

À son retour, il devient psychiatre. Et il écrit. Comme si les deux étaient indissociables — soigner les âmes blessées des autres pour mieux exorciser la sienne.

Publié en 1979, son deuxième roman, Le Cul de Judas, monologue d’un homme revenu de la guerre en Angola, est salué par la critique. À partir de 1985, l’auteur se consacre exclusivement à l’écriture.

«Ce que j’écris, c’est ce que j’ai vécu, réorganisé par la mémoire. Ce qui existe, c’est la mémoire. La façon dont on arrange les matériaux de la mémoire. » — António Lobo Antunes, entretien au Magazine Littéraire

Un style : le « délire contrôlé »

António Lobo Antunes démontre à travers son œuvre la nécessité de « rompre avec la ligne droite du récit classique et l’ordre naturel des choses », le roman constituant selon son propre aveu un exercice nécessaire de «délire contrôlé».

Ses romans interrogent le passage de la dictature à la démocratie, la fin de la guerre coloniale. Sa langue, en flux nerveux et phrases tailladées, disloque le temps, multiplie versions et faux-semblants. Singulier, António Lobo Antunes marie l’écoute du psychiatre et la mémoire d’un pays pour rompre la ligne droite du récit et fissurer les mythes nationaux. C’est une belle imagination qui sert la Littérature.

Sa prose est baroque, musicale, métaphorique. Elle doit souvent se lire à voix haute pour livrer toute sa densité. Ses traducteurs — dans plus de trente langues — décrivent la traduction de Lobo Antunes comme l’un des défis les plus exigeants de la littérature contemporaine.

Écrire, c’est faire pleurer sans tendre un mouchoir. *

L’imagination, c’est de la mémoire fermentée. Quand on perd la mémoire, on perd sa faculté d’imaginer. *

Toujours du côté des vaincus

Du décès d’un toxicomane dans La Mort de Carlos Gardel au dépeuplement de la région de l’Alentejo dans La Nébuleuse de l’insomnie, en passant par les mésaventures d’un gang d’une banlieue imaginaire dans Mon nom est légion, l’écrivain prend toujours parti pour les victimes et les opprimés.

Lobo Antunes dénonce avec une ironie sans limites tous les conformismes de la société portugaise, en perte de vitesse, pétrie de certitudes — patriotisme, Église — en donnant la parole aux victimes de la guerre en Angola, à celles des rouages de la dictature salazariste ou de la nouvelle démocratie portugaise.

Personne n’écrit comme moi, même pas moi.

Une œuvre monumentale — quelques repères

📚 Quelques œuvres majeures traduites en français

  • Mémoire d’éléphant (1979) — Premier roman, autobiographique, le retour d’Angola
  • Le Cul de Judas (1979) — La guerre en Angola. Le livre qui le révèle au monde
  • Connaissance de l’enfer (1980) — La psychiatrie, la folie, la société
  • Fado Alexandrino (1983) — Fresque du Portugal post-révolutionnaire
  • Le Retour des caravelles (1988) — Relecture baroque des grandes découvertes
  • Le Manuel des inquisiteurs (1996) — Les désillusions après la Révolution des Œillets
  • La Splendeur du Portugal (1997) — L’Angola, la guerre, les familles brisées
  • Mon nom est légion (2007) — Les banlieues de Lisbonne, les oubliés
  • Bonsoir les choses d’ici-bas — Le titre qui résonne ce soir comme jamais

La Pléiade de son vivant

António Lobo Antunes est le second écrivain portugais à entrer dans le catalogue de la Pléiade — après Fernando Pessoa, entré en 2001, soixante-six ans après sa mort.

Lobo Antunes, lui, a eu cette grâce rare et bouleversante comme Milan Kundera : entrer dans la Pléiade de son vivant, à 76 ans, en 2018. Il a tenu sa propre Pléiade entre ses mains. Il savait ce que cela valait.En apprenant la nouvelle, il déclarait : « C’est la plus grande reconnaissance que l’on puisse avoir en tant qu’écrivain — bien plus grande que le Nobel. » l’écrivain a continué d’écrire jusqu’au bout.

Le Portugal en deuil

Président Marcelo Rebelo de Sousa , 5 mars 2026 : António Lobo Antunes a écrit toute son œuvre dans un registre de tendresse incisive, mettant côte à côte la douleur et l’échec des vies ordinaires avec les tragédies politiques, l’excès et l’empathie.

Margarida Balseiro Lopes, ministre de la Culture portugaise , 5 mars 2026 : C’est avec une profonde tristesse que nous déplorons la mort d’António Lobo Antunes, écrivain portugais majeur, interprète sensible et incomparable de la condition humaine.

Le gouvernement portugais a décrété une journée de deuil national pour le samedi 7 mars 2026. Sa maison d’édition annonce par ailleurs la publication prochaine d’un recueil de poèmes inédits écrits tout au long de sa vie. Comme un dernier mot murmuré.

Depuis l’arc atlantique… le Portugal d’António Lobo Antunes

Irish Club n’a pas la prétention de mesurer cette perte mieux que ne le font les Portugais eux-mêmes. Nous sommes des voisins atlantiques — Portugais, Irlandais, Français, et tous les passionnés de cette côte qui relie nos pays et nos littératures.
Nous savons reconnaître un géant. L’auteur s’était remis de trois cancers tout en continuant d’écrire en moyenne environ un roman par an. La résilience, chez lui, n’était pas un concept — c’était une pratique quotidienne, obstinée, silencieuse.
Il nous reste son œuvre. Ce « délire contrôlé » — cette façon unique de faire entrer la poésie dans le roman, de mêler la mémoire au présent, de dire le Portugal intime avec une lucidité sans concession mais jamais sans tendresse. António Lobo Antunes nous offre encore, quelque part, un recueil de poèmes qui paraîtra bientôt. Comme si les mots refusaient, eux, de dire bonsoir.

L’EUROPE DES CULTURES :  
16 mars 2000
INA : António Lobo Antunes : Lire
Résumé INA : Rencontre avec l’écrivain portugais Antónío Lobo Antunes à Lisbonne. Il évoque sa participation à la guerre contre l’Angola et raconte comment la lecture de Victor Hugo l’a aidé à traverser ces moments terribles.

Aux Éditions Christian BOURGOIS : Christian Bourgois (1933-2007), fut et les éditions restent l’éditeur d’António Lobo Antunes en France. Oui Christian Bourgois celui là même qui disait :  Je suis sur ce point en parfait accord avec le grand éditeur allemand Fischer qui affirmait que l’excellence de notre métier est justement de publier des livres que le public n’attend pas, qu’il ne veut pas […].
Bons nombres d’auteurs étrangers ont rencontré cet éditeur passeur de textes... et parmi ceux là des Irlandais comme Michael Collins, Sean O’Reilly, Robert McLiam Wilson, Donovan Wylie ….

FRANCE CULTURE…
FRANCE CULTURE : António Lobo Antunes, humaniste désenchanté
Par Arnaud Laporte. Portrait intime en cinq entretiens de l’écrivain lisboète Antonío Lobo Antunes, auteur de plus d’une trentaine d’ouvrages.

en gras suivi d’une * Ce sont des phrases empruntées ici et là dans l’œuvre de l’écrivain António Lobo Antunes.