Bicentenaire de la photo : d’Arles à Dublin

Alors que l’été 2026 marque le bicentenaire de la première image photographique parvenue jusqu’à nous.La rédaction d’Irishclub.fr poursuit sa série V.A.G.A.S.V. (1) et s’intéresse aussi particulièrement à la photographie irlandaise. Que ce soit à Dublin, ou en Provence à Arles aux Rencontres de la Photographie.
De la première héliographie sur étain de Nicéphore Niépce au foisonnement contemporain d’Irlande, la photographie célèbre deux siècles d’existence.

Du bitume de Judée : mise au point sur les dates

Huit heures de pose. Une plaque d’étain enduite de bitume de Judée. Et la patience un peu têtue d’un gentilhomme bourguignon qui n’imaginait sans doute pas qu’il venait, depuis la fenêtre de sa propriété du Gras, en Saône-et-Loire, de faire basculer le monde. Le Point de vue du Gras de Nicéphore Niépce, cette vue grise et floue généralement datée de 1826-1827, reste la plus ancienne photographie connue à ce jour.

Première photo nous étant parvenue
(1826 ou 1827), le premier résultat d’une expérience de Joseph Nicéphore Niépce.
Vue de la fenêtre du domaine du Gras, à Saint-Loup-de-Varennes. Elle est conservée au Harry Ransom Center de l’université du Texas à Austin, Texas (États-Unis). – Wikimedia Common

Précision utile avant d’aller plus loin : deux dates circulent souvent pour Niépce, et il est facile de s’y perdre. 1824 correspond aux premiers succès du procédé sur pierre lithographique, attestés par sa correspondance du 16 septembre adressée à son frère Claude.
1826 (ou 1827, la datation exacte fait encore débat entre historiens) correspond au premier cliché permanent qui nous soit parvenu — celui du domaine du Gras, à Saint-Loup-de-Varennes, que l’on peut aujourd’hui regarder.
C’est donc, cette seconde date, celle de l’image elle-même, que nous retenons pour le bicentenaire de la photographie.

Histoire de la photographie racontée par l'Imagerie d'Épinal, illustration des recherches de Nicéphore Niépce
L’Histoire de la Photographie racontée par l’Imagerie d’Épinal. À droite, zoom sur la case historique consacrée aux premières recherches de Nicéphore Niépce avec ses plaques d’étain et de bitume de Judée. Un précieux document populaire qui témoigne de la fascination pour cette invention. Histoire de la photographie : Gaston Lucq dit Glucq et Imagerie d’Épinal.

Entre historiens, le débat sur les dates importe moins que la permanence du pacte : voilà deux cents ans que nous fixons la lumière pour piéger le réel, pour le transmettre, et parfois pour le rêver et l’embellir. Bien avant Niépce, l’Irlande savait déjà apprivoiser la lumière : à Newgrange, les bâtisseurs néolithiques alignaient leur tombeau à couloir sur le soleil levant du solstice d’hiver — une autre façon, radicale, de fixer l’éphémère.
Aujourd’hui, nous produisons des milliards d’images par jour, stockées dans d’immenses data centers. Mais ne pourrait-on faire mieux avec l’héritage de Nicéphore Niépce ? L’urgence n’est plus de pouvoir photographier, mais de savoir pourquoi photographier. Mettons le cap sur Dublin, sans pour autant couper le cordon ombilical qui relie l’Irlande aux Rencontres d’Arles. In situ, observons comment les photographes irlandais répondent à ce « pourquoi ».

Irlande : les archives de la planète d’Albert Kahn

L’effervescence contemporaine s’inscrit dans une histoire technique profonde. Unissons les créateurs numériques aux premières images couleur d’Irlande : les célèbres autochromes nées dans les laboratoires de Boulogne pour les Archives de la Planète d’Albert Kahn.

Archives de la photographie irlandaise, Dublin, musée Albert Kahn —© Musée départemental Albert-Kahn / Archives de la Planète.
Claddagh / Galway, 1913. À gauche, Mairin Ni Siodha ; à droite, des hommes en veste traditionnelle de laine blanche filée et tissée main, la fameuse báinín. Pris en autochromes en 1913, ces clichés à la force documentaire brute — aussi oniriques et iconoclastes que nos propres rencontres de voyage où la Camargue sauvage rencontre les cheminées —, font écho à notre initiative pour le Bicentenaire 1826–2026. © Musée départemental Albert-Kahn / Archives de la Planète.

Ceux qui ont lu The Irish Eyes magazine (Papier) depuis 1996 se souviennent de l’exposition : « En quête d’Irlande : reflets sensibles 1913 », présentée au Musée départemental Albert-Kahn du 29 mars 2005 au 19 mars 2006. Nous avions eu le privilège de travailler avec les membres de l’équipe qui avait conçu le parcours comme un véritable voyage dans le temps. Ils avaient recréé l’ambiance feutrée d’un compartiment de train irlandais d’époque pour accueillir les visiteurs.
L’impression méticuleuse en fac-similés à taille réelle de la totalité des 73 clichés originaux de Marguerite Mespoulet et Madeleine Mignon offrait une proximité saisissante avec l’œuvre. Le public y découvrait, figés pour l’éternité par les plaques des frères Lumière, le rouge vibrant des jupes traditionnelles des femmes de pêcheurs du Claddagh à Galway, la solitude des tourbières du Connemara et les vestiges de Clonmacnoise.

Si les outils ont changé, la quête de lumière reste identique.

D’Arles à Dublin : le dialogue des regards

L’histoire de la photographie irlandaise s’est souvent écrite dans le voyage et l’exportation d’une sensibilité singulière. Depuis 1970, les Rencontres d’Arles, fondées par Lucien Clergue, Michel Tournier et Jean-Maurice Rouquette, invitent chaque été la création photographique contemporaine. La cité provençale a agi comme un catalyseur, un lieu de résonance où les grandes signatures de l’île viennent bousculer les certitudes des festivaliers.

L’empreinte irlandaise en Provence

On se souvient de l’énergie brute et cinétique d’Éamonn Doyle rencontré en France sous les voûtes de l’Espace Van Gogh à Arles puis aux cimaises de Rouen il y a déjà une décennie.
Son travail collaboratif avec Niall Sweeney (illustrations) et David Donohoe (son), sa Trilogie dublinoise :  I, ON et End avait été chaleureusement salué par la presse française avec raison.
Ses séries urbaines, captées au ras du sol dans les rues de Dublin, fixant la marche du monde avec une force graphique inouïe. Qu’en dire de plus ?
Les tirages de Doyle bousculent, émeuvent et ne s’effacent plus de votre mémoire.
Avant lui, le regard de Tom Wood (surnommé le Photie Man) avait été salué en Provence pour sa capacité unique à documenter la classe ouvrière et l’intimité des pubs avec une profonde empathie humaniste.

Le dialogue arlésien s’est aussi nourri de ceux qui ont traversé l’île pour en ramener des vérités complexes. On pense à l’Anglais Paul Graham, dont les séries exposées à Arles ont bouleversé le photojournalisme en documentant les paysages discrets du conflit nord-irlandais, en couleur. On pense également aux noirs et blancs profonds du Français Stéphane Duroy, captant la détresse et l’exil de la société dublinoise des années 1980.
N’oublions pas en parlant d’Irlande 2024, la redécouverte des archives du Japonais Akihiko Okamura, dont les images chromatiques et apaisées, prises au cœur des crises insulaires, redéfinissent aujourd’hui notre regard historique. Souvent au cœur du conflit Nord Irlandais et se mêlant aux Irlandais en s’installant en famille en Irlande dès 1969, il a fait des photos reportages appaisants.

L’Irlande à Arles, c’est aussi l’audace formelle et radicale de Richard Mosse, dont les images infrarouges retravaillées bousculaient les codes du photoreportage. Ce sont ces succès marqués sous le soleil de Camargue qui nous poussent aujourd’hui à remonter à la source.

La photographie irlandaise contemporaine à Dublin

Le renouveau documentaire nous attend cet été à Temple Bar. En explorant les propositions actuelles de la scène dublinoise, on retrouve cette même tension entre rigueur documentaire et poésie visuelle, loin du pittoresque pour cartes postales.

  • Conor Horgan et les réalités modernes : premier lauréat en 2026 du Taylor Wessing Irish Photo Prize au Photo Museum Ireland pour sa série EDGE, il s’impose comme une figure centrale. Son travail évite soigneusement le piège du cliché pour capter les paradoxes physiques de la société urbaine.
  • Austin Hearne et l’exploration minérale : retenu pour la triennale New Irish Works, Hearne bouscule le paysage insulaire avec son projet Slabs. À travers une approche texturée, brute et presque tactile de la roche, il propose une photographie abstraite, ancrée dans la matière terrestre.
  • Ruth Medjber, de la scène rock à l’intimité nocturne : photographe officielle des tournées mondiales de Hozier, elle mène de front une double carrière. Elle capture l’énergie électrique des scènes rock tout en développant la série Twilight Together, des portraits intimistes saisis au crépuscule, révélant la vulnérabilité des fenêtres éclairées.

Quand le paillasson devient manifeste : Exposition au Centre Culturel Paris

Le voyage vers l’objet-photographie ne s’arrête pas aux cimaises. Deux siècles après, l’image reste une arme de dénonciation sociale — et c’est précisément ce que rappelle, à sa manière frontale et non dénuée d’humour, le Centre Culturel Irlandais de Paris pour son exposition photographique de rentrée.

L'exposition Photographique de La rentre 2026 au Centre Culturel Irlandais Paris
« Dublin City, where we’re using homes as hotels and hotels as homes » : le paillasson-manifeste du collectif School of Thought, capté dans une rue de Dublin, pointe du doigt la transformation des logements en locations touristiques. Une image de rue, presque anonyme, qui condense en une phrase deux siècles de photographie documentaire. — Image : School of Thought

Réunissant une dizaine d’artistes contemporains — Avril Corroon, Adrian Duncan, Kevin Higgins, John Lalor, Niamh McGuinne, Clara McSweeney, Conchúir Ó hÁrgáin, O’Donnell-Tuomey, Eva Richardson-McCrea, School of Thought (Augustine O’Donohue et Conor McCabe) et Mary-Ruth Walsh — l’exposition explore la crise du logement qui traverse l’Irlande contemporaine, entre habitations vétustes, pénurie chronique et terreau d’une extrême droite naissante.
Sculpture, film, photographie, fromages cultivés à partir de moisissures murales, clin d’œil au Modest Proposal de Jonathan Swift : les médiums se répondent pour interroger ce qui devrait être une évidence — avoir un toit.

Mémoires sacrées et horizons 2027

Pour célébrer ce bicentenaire exceptionnel, l’Irish Club s’associe à la dynamique culturelle européenne. Si vous voyagez cet été, voici les rendez-vous photo incontournables, qui partagent la même exigence artistique brute que les célèbres Rencontres d’Arles.
Cette célébration ne s’articulera pas qu’autour de l’Irlande : Irishclub.fr poursuivra ses reportages tout au long de la saison 2026-2027 à travers d’autres scènes contemporaines.

Notre invitation : Votre Fresque Collective

Pour prolonger ces escales artistiques au-delà des musées, on s’est dit qu’on pouvait construire quelque chose ensemble cet été. Les photos que vous nous enverrez ces prochains mois s’assembleront pour former une fresque numérique collective, dévoilée à la rentrée. Une sorte de carnet de voyage géant, brut et partagé. Pas besoin de chercher le cliché parfait ni d’avoir du matériel de pro : ce qui nous intéresse, c’est le vrai — un bout de chemin, une lumière d’orage ou un moment suspendu au détour d’un sentier.

Carnet d’adresses & guides des expositions

Les Photographes et Artistes

David Donohoe :
Éamonn Doyle : https://www.eamonndoyle.com/ – L’Inaperçu :
Éamonn Doyle et Niall Sweeney : https://www.iloveoffset.com/eamonn-niall/
Stéphane Duroy : https://agencevu.com/photographe/stephane-duroy/
Paul Graham : https://www.paulgrahamphotography.com/
Conor Horgan : https://www.conorhorgan.com/
Ruth Medjber : https://www.ruthlessimagery.com/index
Richard Mosse : https://www.youtube.com/watch?v=1CmeqMe48MQ
Akihiko Okamura :https://akihiko-okamura.ie/
Niall Sweeney : https://heni.com/news?artist=Niall+Sweeney&category=shows
• Tom Wood : https://tomwoodarchive.com/https://centrephotographique.com/201703010800-tom-wood-the-pierhead-lembarcadere/

France — l’esprit d’Arles et les origines

  • Les Rencontres d’Arles 2026 (Arles) – Jusqu’au 27 septembre 2026. — rencontres-arles.com
  • Festival Photo La Gacilly (Bretagne) – Tout l’été, jusqu’au 31 octobre 2026. festivalphoto-lagacilly.com
  • Musée départemental Albert-Kahn (2 rue du Port, 92100 Boulogne-Billancourt) – À voir : Jusqu’au 20 septembre 2026, découvrez dans le jardin les 11 séries photographiques contemporaines illustrant l’inventaire visuel du monde cher à Albert Kahn. albert-kahn.hauts-de-seine.fr
  • Le Centre photographique Rouen Normandie 15 rue de la Chaîne 76000 Rouen – France
  • Centre Culturel Irlandais : 5, rue des Irlandais, 75005 Paris. https://www.centreculturelirlandais.com/
    Exposition collective – Everyone Should Have a Home – Du vendredi 18 septembre au mercredi 28 octobre – Du lundi au dimanche de 14h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h- Entrée libre -Vernissage le jeudi 17 septembre, de 17h30 à 22h.
  • Fondation Henri Cartier-Bresson (Paris) – Exposition : Stephen Shore – Véhiculaire & Topographies (Tout l’été 2026). henricartierbresson.org
  • Maison Européenne de la Photographie (MEP) (Paris) – Exposition : La nouvelle avant-garde de la photographie africaine (Jusqu’à fin août 2026). mep-fr.org
  • Musée-Maison Nicéphore Niépce / École de Photographie Spéos (Saint-Loup-de-Varennes / Paris) – Découvrir le Musée de la première maison de la photographie (Musée Nicéphore Niépce). photo-museum.org
  • Ouvrage de référence : Consulter « Niépce : Correspondance et Papiers » en ligne.

Irlande : La force du documentaire

  • Photo Museum Ireland (Temple Bar, Dublin) – À voir : Les œuvres de Conor Horgan (Taylor Wessing Irish Photo Prize), Austin Hearne et Ruth Medjber. photomuseumireland.ie
  • Photo Ireland Festival 2026 (Dublin, lieux multiples) – Juillet & Août 2026. Avec les œuvres de : Austin Hearne, Billy Kenrick, Ciara Richardson, Debbie Castro, Dorje De Burgh, Emily O’Connell, Garry Loughlin, Kate Nolan, Mandy O’Neill et Miriam O’Connor. photoireland.org
  • National Gallery of Ireland (Dublin) – Exposition : Visual Poetry: The Photography of John Minihan (Jusqu’au 11 octobre 2026). nationalgallery.ie
  • Belfast Cathedral (Belfast, Irlande du Nord) – Exposition : I AM WOMAN par Lise McGreevy (Jusqu’au 30 septembre 2026). belfastcathedral.org

Portugal : Territoire et mémoire

  • Centro Português de Fotografia (CPF) (Porto) – Exposition : Visages du Portugal : De la Révolution à nos jours. cpf.pt
  • Musée MAAT (Lisbonne) – Exposition : Exposition Annuelle de la Photo Contemporaine. maat.pt
  • Encontros da Imagem 2026 (Braga) – Fin de l’été 2026. Suivre l’actualité du festival. encontrosdaimagem.com

Ressources & Souvenirs

(1) Note de la rédaction : Le sigle V.A.G.A.S.V. (Voyage Autrement Grand Angle Souveraineté Voyage / Slì / Viagem) définit la ligne éditoriale exclusive d’Irishclub.fr et de The Irish Eyes pour l’axe Euro-Atlantique en 2026-2027, privilégiant le temps long, les infrastructures réelles et la transmission patrimoniale.

© 2026 The Irish Eyes Magazine — Irishclub.fr.* Article publié le 11 juillet 2026. Tous droits réservés.